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Becerrillo, le chien de guerre des Conquistadors (XVIᵉ siècle)

Dernière mise à jour : il y a 2 heures

Au début du XVIᵉ siècle, lors de la conquête espagnole des Caraïbes, les chiens ne servent pas uniquement à la garde ou à la chasse. Ils sont aussi employés comme auxiliaires militaires : pour poursuivre, capturer, intimider et parfois tuer. Dans les chroniques de l’époque, quelques chiens deviennent si célèbres qu’ils finissent par être racontés comme de véritables “personnages”. Becerrillo est l’un des plus connus.



Un chien devenu légendaire dans les chroniques


Becerrillo est surtout associé à San Juan (Porto Rico), dans les années où l’Espagne impose son contrôle sur l’île. Son histoire nous vient principalement des chroniques espagnoles, notamment celles de Gonzalo Fernández de Oviedo, et elle est ensuite reprise par des auteurs modernes qui analysent le rôle des chiens dans la conquête.

Dans ces récits, Becerrillo apparaît comme un chien très efficace et extrêmement obéissant, utilisé pour traquer des personnes en fuite et les ramener au camp. Cela éclaire le statut de ces chiens : ils ne sont pas des “compagnons” au sens moderne, mais des outils intégrés à la stratégie de domination.



Une valeur militaire : ration, solde, prestige


Un détail frappe : Becerrillo aurait bénéficié d’un statut exceptionnel, avec une alimentation privilégiée et même une forme de solde comparable à celle d’un soldat spécialisé (comme un arbalétrier).


Ce point est important : ce n’est pas une “reconnaissance morale” du chien, mais la preuve que, dans la logique de l’époque, il était considéré comme une ressource de guerre particulièrement utile, donc “rentable” et protégée.



À qui appartenait vraiment Becerrillo ?


La tradition l’associe souvent à Juan Ponce de León, figure majeure des débuts de la colonisation de Porto Rico. Cependant, certains travaux rappellent qu’une autre attribution a circulé : Becerrillo aurait pu appartenir au capitaine Sancho de Arango (ou être passé sous son contrôle).


Ce flou n’est pas rare pour cette période : les sources se recoupent parfois, mais elles ne sont pas toujours parfaitement cohérentes sur les détails. L’essentiel demeure solide : Becerrillo est bien un chien emblématique de la conquête de Porto Rico, cité comme l’un des plus célèbres chiens de guerre espagnols.



L’épisode de la vieille femme : un récit révélateur


L’histoire la plus connue est celle d’une vieille femme indigène capturée, que certains soldats veulent faire tuer par Becerrillo. Elle s’agenouille, supplie, et le chien s’arrête. Dans certaines versions, il la renifle puis ne l’attaque pas, allant même jusqu’à lui lécher la main.

Même si les détails peuvent varier, cette anecdote est intéressante car elle montre comment les chroniqueurs ont voulu donner à Becerrillo une image plus complexe : pas seulement une “bête féroce”, mais un animal capable de surprendre, et parfois de mettre en lumière la violence humaine autour de lui.



Une mort au combat… et une arme psychologique


Les récits rapportent que Becerrillo meurt au combat, touché par des flèches, lors d’un affrontement avec des groupes hostiles aux Espagnols (souvent identifiés comme Caraïbes). Une autre idée revient : sa réputation était telle que sa mort aurait été gardée discrète, parce que son nom lui-même servait à terroriser.

C’est un point clé : au-delà des attaques physiques, l’existence d’un chien célèbre et redouté pouvait devenir une arme psychologique, un symbole de peur qui pèse sur les adversaires.



Comprendre, sans idéaliser et tirer les leçons pour aujourd’hui


L’histoire de Becerrillo frappe parce qu’elle brouille nos catégories modernes. Dans les chroniques, on voit un chien décrit comme courageux, performant, parfois même “juste” dans l’anecdote de la vieille femme. On pourrait presque être tenté de s’attacher au personnage. Mais il faut résister à cette lecture romantique : ce récit n’est pas d’abord celui d’un héros animal, c’est celui d’un système humain qui a instrumentalisé les chiens dans une guerre de conquête, et qui a ensuite transformé certains d’entre eux en figures quasi mythologiques.


Remettre les faits dans leur contexte est indispensable. Au début du XVIᵉ siècle, les Européens ne pensent pas l’éthique animale comme nous la pensons aujourd’hui. Le chien est souvent envisagé comme un outil : utile, précieux, parfois “récompensé”, mais avant tout mobilisé pour produire un effet (capturer, dissuader, terroriser). Et c’est justement ce point qui rend le sujet intéressant : la “valeur” accordée à Becerrillo (rations, solde, réputation) n’est pas une reconnaissance de sa sensibilité, mais la mesure de son efficacité au service d’un rapport de force. Autrement dit : le chien est estimé parce qu’il sert, pas parce qu’il est un individu.


Avec notre regard actuel, on ne peut pas ignorer l’arrière-plan : ces chiens n’étaient pas seulement des auxiliaires, ils participaient à un dispositif de violence coloniale. C’est dur à entendre, surtout quand on aime les chiens. Mais c’est précisément pour cela qu’il faut en parler calmement, sans sensationnalisme : comprendre comment les humains ont pu utiliser un animal social, loyal et proche de nous comme une arme, c’est réfléchir à notre propre responsabilité. La loyauté du chien est une force et c’est aussi une vulnérabilité, parce qu’elle peut être exploitée.


À titre personnel (et en tant qu’éducateur), ce type d’histoire renforce une conviction simple : un chien n’est pas un “programme” qu’on exécute. C’est un être vivant qui ressent, apprend, anticipe, s’attache, et dont la stabilité émotionnelle dépend largement de ce que l’humain met autour : cohérence, sécurité, justesse, respect. Ce que l’on nomme “obéissance” ou “performance” n’a aucune valeur si on fait abstraction du coût psychologique et physique pour l’animal. Et c’est là que Becerrillo devient plus qu’une anecdote historique : il devient un miroir de ce que l’homme est capable de demander au chien et de ce qu’il est capable de lui faire porter.


On pourrait croire que ce débat appartient au passé. Pourtant, les chiens existent encore aujourd’hui dans des usages militaires, policiers et sécuritaires : détection, recherche, intervention, zones de conflit. Certains pays et certaines unités ont énormément progressé : sélection réfléchie, entraînement basé sur la motivation, suivi vétérinaire, gestion du stress, protocoles de repos, accompagnement en fin de carrière. Mais il existe aussi, selon les endroits et les doctrines, des pratiques où l’animal reste un consommable opérationnel, exposé à des conditions extrêmes, avec une reconnaissance limitée de ses besoins fondamentaux. Cela ne veut pas dire qu’il faut condamner en bloc ces métiers : cela veut dire qu’il faut continuer à faire évoluer les standards, et garder en tête une question essentielle : à quel prix pour le chien ?


Au fond, Becerrillo nous oblige à tenir deux idées en même temps. D’un côté, oui, c’est une histoire du passé, et juger le XVIᵉ siècle avec la morale de 2026 serait trop facile. De l’autre, on a le droit, et même le devoir, de constater que certaines pages de l’histoire montrent une exploitation brutale de l’animal, et que notre époque se construit aussi en opposition à cela. Heureusement, les mentalités ont changé : la science du comportement, l’éthologie, la compréhension des émotions animales ont fait avancer les choses. Mais ce progrès doit rester actif : il ne suffit pas d’aimer les chiens, il faut aussi défendre, dans les faits, une relation où leur sensibilité est prise au sérieux.


Si l’on veut retenir quelque chose de Becerrillo, ce n’est pas l’image d’un “chien monstrueux” ni celle d’un “chien héros”. C’est l’idée qu’un chien peut devenir le prolongement de nos choix, les meilleurs comme les pires. Et que, justement parce que le chien nous suit sans demander où l’on va, notre responsabilité est de choisir une direction qui mérite sa confiance.


Bibliographie :

  • JJ Ensminger, “From hunters to hell hounds: the dogs of Columbus and transformations of the human-canine relationship in the early Spanish Caribbean” (2022).

  • Alfredo Bueno Jiménez (2022), “El uso militar del perro europeo por las huestes castellanas durante la conquista de La Española, 1495–1505”, Ciencia y Sociedad.

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